Les FONDAMENTAUX

 

Les Fondamentaux

 

Dans l’ensemble des nations européennes, les démocrates sont inquiets : pour la première

fois depuis 1945, ce qui n’était que manifestations sporadiques d’un feu mal éteint ne

semblant pas en mesure de menacer le socle de nos vies et de nos « valeurs » a pris corps

dans l’espace sociopolitique, sous des formes analogues, convergentes, en un système

toléré de pensée, qui en appelle insidieusement aux pulsions les plus noires de la période

fasciste-nazie et, pourquoi pas, à leurs appareils. Ce sont les fondamentaux de nos sociétés

qui sont en péril, qu’un mot résume : l’humanisme, par essence universel et indivisible, cœur

de l’œuvre civilisationnelle construite, non sans soubresauts, depuis cinq siècles.

En France, l’Union des associations de mémoire des camps nazis (Buchenwald, Dachau,

Mauthausen, Neuengamme, Ravensbrück, Sachsenhausen) éprouve cette menace avec

une particulière acuité.

Nous pensons que, dans les temps modernes, il n’est pas de référence sinistre plus lourde

d’enseignements que les camps nazis : ils furent, plus que toute autre machination ourdie

contre l’homme, à un niveau d’ambition inégalé, l’arme de destruction matérielle et spirituelle

la plus radicale. Certes il y a eu dans le monde, depuis 1945, d’autres massacres de masse,

que le « plus jamais ça ! » tant proclamé n’a pas empêchés. Il y a eu, il y a d’autres

tyrannies, qui toutes maltraitent et éliminent leurs ennemis. Il y a eu d’autres camps. Mais

nulle part comme en Europe sous domination nazie un tel arsenal de moyens planifiés

d’oppression, de meurtre, de négation de l’humanité ne fut déployé : éliminés du nombre des

vivants, des groupes humains entiers, pour le seul fait qu’ils existaient, et tous ceux qui

prétendaient résister à la domination des nouveaux barbares, et puis encore des hommes et

femmes pris au hasard et transportés comme des bestiaux pour remplacer les esclaves

usés. Toute la panoplie des violences criminelles et symboliques, du matricule

déshumanisant à la famine planifiée, de l’épuisement délibéré sur des chantiers mortifères à

la mise à mort immédiate de masse par des procédés destinés à éliminer la vermine.

Inversion sardonique des codes imposés aux « sous-hommes » (Le travail rend libre – La

seule issue, c’est le crématoire – A chacun son dû). Toutes les formes d’assassinat

déculpabilisées, soit par leur mise en spectacle, soit par leur négation euphémistique.

Nulle part comme dans l’hitlérisme, parvenu à faire main basse sur un pays de haute culture

et à y prospérer, une idéologie mortifère à ce point proclamée, assumée, théorisée. La

destruction des juifs d’Europe, qui fut le crime le plus monstrueux, ne les résume pas tous.

Nulle part non plus, comme ce fut le cas sous la loi des nazis, une telle diversité des

victimes, à l’échelle d’un continent. Tous les peuples d’Europe ont en commun cette

mémoire sinistre : dans l’histoire longue, ils n’ont jamais subi ensemble une expérience aussi

traumatique, dans une promiscuité de masse réglée par l’obsession nazie des hiérarchies et

segmentations infinies, avec l’arbitraire pour seule loi.

En dépit de leur silhouette parfois odieusement orgueilleuse mais le plus souvent banale et

fruste – car des barbelés et des postes de garde suffisent pour enfermer des dizaines de

milliers de personnes et faire franchir les portails d’entrée à des millions, à mesure que le

vide se fait – la barbarie à l’œuvre dans ces enclos impliqua en tant que telle la modernité,

aux plans technique, logistique et conceptuel, la modernité, oui, mais coupée de l’idée de

progrès : masse d’esclaves considérée en termes de gestion de stock et matière exploitable,

cadavres inclus, sélection « eugéniste » et gazage collectif – une procédure économique –

des individus « indignes de vivre » (code T4) ou des épuisés du travail forcé (14f13). Ces

douze années du règne des nazis ont anéanti plusieurs siècles de progrès humain, qu’on

avait fini par croire être la loi irrévocable de l’histoire [G. Steiner]. L’humanisme ainsi extirpé

d’Europe, peut-on imaginer que sa réaffirmation, en 1945, ait suffi à le refonder ? Aura-t-il

 

suffi d’une victoire militaire ? Ce sera, au mieux, une œuvre de très longue haleine, et il ne

sera jamais plus libéré de la hantise de la tragédie [Adorno].

C’est pourquoi la tolérance envers les idées qui renferment la nostalgie, le germe, voire

l’éloge des logiques nazies est une faiblesse insupportable, une impossibilité absolue. Cet

ancrage conceptuel majeur laisse entrevoir les stratégies, les abîmes et les leurres des

barbaries à venir, le « concentrationat » [Cayrol] comme un possible nouvel horizon.

L’époque que nous traversons offre à profusion des situations de détresses et d’injustices

qui nourrissent les peurs qu’exploitent les zélotes de l’apocalypse et qui accoutument au

délitement du socle de nos démocraties humanistes : mise en cause des droits humains,

frontières étanches revendiquées et discrédit du cosmopolitisme, identités plutôt qu’égalité,

logiques comptables plutôt que primauté de l’humain, tracés simplistes des limites du vivant,

etc. Ces enjeux s’éclairent du souvenir de la séquence nazie, qui les a expérimentés sans

frein, à la dimension industrielle qui les révèle à nous dans leur dimension de cauchemar. Il y

a de solides raisons de maintenir active l’analyse de la catastrophe historique que fut pour

les nations européennes le court épisode du nazisme, qui a tant révélé des potentialités de

tragédies à venir, d’ampleur et d’apparence impensables, mais que nous savons désormais

possibles. 

Si l’Europe peut prétendre encore apporter à l’humanité, dans la diversité de ses attaches et

constructions philosophiques, culturelles, idéologiques, un retour d’expérience historique

d’une importance irremplaçable, c’est la mémoire des camps nazis, qu’il faut lire comme

fondation et nouvelle frontière de l’humanisme.

 

Tribune écrite par Daniel Simon, Président de l'Amicale de Mauthausen, et éditée au nom

de l'Union des Associations de Mémoire des Camps Nazis, qui regroupe six associations

(Association Française Buchenwald-Dora et Kommandos, Amicale du Camp de

Concentration de Dachau, Amicale de Mauthausen, Amicale de Neuengamme et de ses

Kommandos, Amicale d’Orianenburg-Sachsenhausen et ses Kommandos, Amicale

 

de Ravensbrück)