Editorial du bulletin n° 1 – septembre 1945

Notre Amicale est née

La jeune Amicale des anciens Déportés de Neuengamme a pris sa place avec les autres, dans la Fédération Nationale des Centres d'Entr'aide des Internés et Déportés Politiques, et voici son premier Bulletin, destiné à maintenir des rapports vivants entre nos camarades.
Combien de fois, là-bas, alors que l'angoisse et la faim nous étreignaient, n'avons-nous pas souhaité que les liens d'amitié et de solidarité, qui nous unissaient dans la misère, puissent subsister après notre rentrée en France ! Nous ne prévoyions pas, au début, les morts massives de l'hiver, l'épuisement systématique dans les commandos d'extermination, ni l'entassement des cadavres dans les charniers de Sandbostel, ni les tragiques noyades de Neustadt. Beaucoup de camarades sur lesquels l'Amicale aurait pu s'appuyer ne sont pas revenus. C'est à eux que nous devons penser tout d'abord pour leur adresser un souvenir ému.
Le devoir est d'autant plus impérieux, pour les autres, de s'unir. Il nous faut, de toute urgence, éclaircir, autant que nous le pouvons, la situation des disparus. Trop de familles sont encore dans l'angoisse : elles préfèreraient, même au prix d'une violente douleur, avoir enfin une certitude. Elles peuvent même être mises par le doute dans une situation juridique difficile. Il importe donc que tous nos camarades fassent effort, rassemblent leurs souvenirs et documentent notre fichier de recherches.
D'autres tâches nous attendent, pour lesquelles, l'appui de la Fédération nous sera bien souvent nécessaire. Les déportés et leurs familles ont des droits qu'il faut faire respecter, que parfois il faut défendre, et dont, sur certains points, il faudra demander l'extension : l'Amicale, la Fédération, pourront, à cet égard intervenir auprès des Pouvoirs publics.
Chacun sent aussi la nécessité, pour l'avenir de la France même, de publier sans se lasser les actes de barbarie commis par l'Allemagne hitlérienne, d'exiger le châtiment exemplaire des bourreaux nazis. Et il ne faut pas oublier leurs complices.
Les traîtres qui, sous le couvert de Vichy et de sa politique, ont collaboré, dans la police et ailleurs, en dénonçant les patriotes et en facilitant la sinistre besognes des SS. Cette tâche, non de vengeance, mais de justice et de salubrité publique, les organisations des déportés sont disposées à la mener à bien, avec l'autorité que leur donnent les sacrifices de leurs membres.
Enfin l'entr'aide est aussi un de nos buts. Certains de nos camarades, certaines familles de disparus sont dans la gêne. Trop de rapatriés ont encore une santé précaire. Les œuvres sociales de la Fédération permettront d'atténuer bien des infortunes. Nos camarades retrouveront aussi la solidarité agissante qui, au camp même, a sauvé des vies.
Tout cela, nous le ferons dans l'Amicale entre camarades sûrs les uns des autres, dont aura été contrôlée la qualité de déportés politiques, ou de déportés raciaux, ou d'otages, ou de déportés à la suite de rafles de représailles, et à qui ne pourra être reproché d'avoir eu au camp une attitude contraire à l'honneur français.
Marcel PRENANT